D. H. Lawrence
Psychanalyse et inconscient
Chapitre I
Psychanalyse
contre morale
Traduit de l’anglais par Aymeric Masson · © 2026
La psychanalyse nous a réservé bien des surprises, et a exécuté plus d’une volte-face sous nos yeux indignés. À peine nous étions-nous habitués au psychiatre charlatan démontrant avec véhémence que le serpent du sexe était lové autour de la racine de toutes nos actions, à peine avions-nous commencé à éprouver un malaise bien réel devant nos complexes tapis dans l’ombre, que le gentleman de la psychanalyse réapparaissait sur scène avec une théorie de psychologie pure. La faculté de médecine, qui était sur des charbons ardents à propos des innovations thérapeutiques, poussa un soupir de soulagement en voyant le terrain s’échauffer sous les pieds des psychologues professionnels.
Ce n’était pourtant pas la fin. Les oreilles de l’ethnologue se mirent à tinter, le philosophe fut pris d’un haut-le-cœur, et finalement le moraliste comprit qu’il devait entrer dans l’arène. À ce stade, la psychanalyse était devenue un danger public. La foule était sur le qui-vive. Le complexe d’Œdipe était passé dans le langage courant, le ressort de l’inceste un banal sujet de conversation autour de la table de thé. Les psychanalystes amateurs devinrent à la mode. « Attendez d’avoir été analysé », disait-on, avec des intonations diverses et variées. Un regard sinistre apparut dans les yeux des initiés – le fameux, ou l’infâme, regard freudien. On le reconnaissait partout, où que l’on allât.
Les psychanalystes savent quelle sera la fin. Ils se sont glissés parmi nous comme guérisseurs et médecins ; s’enhardissant, ils ont revendiqué leur autorité comme scientifiques ; encore deux petites minutes et ils apparaîtront comme des apôtres. N’avons-nous pas vu et entendu Jung ex cathedra ? Et faut-il être un prophète pour deviner que Freud est sur le point de donner naissance à une Weltanschauung – ou, du moins, à une Menschanschauung, ce qui est encore plus périlleux ? Qu’est-ce qui le retient ? Deux choses. D’abord et avant tout : la question morale. Et ensuite, mais plus vital encore, il n’a pas pu trouver la pierre sur laquelle bâtir son Église.
Regardons-nous en face. Cette nouvelle doctrine – et elle n’en sera pas moins appelée ainsi – nous a été subtilement et insidieusement suggérée, lentement inoculée. Il est vrai que les médecins sont les prêtres, pire encore, les hommes-médecines de notre société décadente. La psychanalyse a su tirer le meilleur parti de l’occasion qui s’offrait à elle.
D’abord et avant tout, il s’agit d’une question morale. Ici, il ne s’agit ni de réforme, ni de nouvelles valeurs morales : c’est la vie ou la mort de toute la morale. Les leaders parmi les psychanalystes agissent en toute connaissance de cause. Probablement que la plupart de leurs disciples sont ignorants et sont donc pseudo-innocents. Mais tout cela revient au même : la psychanalyse, sous un déguisement thérapeutique, a pour but de supprimer entièrement la faculté morale chez l’homme. Lançons le défi, puis nous pourrons prendre parti en toute équité.
Les leaders psychanalytiques savent parfaitement ce qu’ils font, et, habiles, restent silencieux, avançant avec prudence. Pourtant, aussi prudents soient-ils, ils font rouler les pierres de la morale. À chaque pas, le plus innocent et le plus naïf des analystes déclenche un petit glissement de terrain. Le vieux monde cède sous nos pieds. Sans aucune attaque directe, il se désagrège sous les pas du psychanalyste, et nous entendons le grondement sourd de l’avalanche naissante. Nous nous attendons à une débâcle.
Mais au moins sachons à quoi nous nous exposons. Si nous devons dresser un serpent contre nous-mêmes, refusons au moins de le nourrir dans nos temples ou de l’appeler le coq d’Esculape.1 Il est temps de retirer au psychanalyste la toge blanche de son jargon thérapeutique. Et maintenant que nous sentons le crépitement et les convulsions étranges qui ébranlent nos fondations morales, regardons au moins la maison que nous faisons tomber sur nos têtes avec tant d’insouciance.
Nous regardons depuis longtemps, dans une appréhension inquiète, Freud se lancer dans son aventure au cœur des lointaines contrées de la conscience humaine. Il cherchait les sources inconnues du mystérieux flux de conscience. Expression immortelle de l’immortel James !2 Ô flux infernal qui a miné mon adolescence ! Le flux de conscience ! Je le sentais couler à travers mon cerveau, entrant par une oreille et ressortant par l’autre. Et j’étais même persuadé qu’il tournoyait dans mon crâne, pareil à l’Océan d’Homère, encerclant la terre ferme de mon esprit. Et parfois, j’avais l’impression qu’il devait jaillir dans le cervelet et serpenter à travers toutes les circonvolutions du cerveau lui-même. Effroyable flux ! D’où venait-il, et vers où se dirigeait-il ? Ce fameux flux de conscience !
Et alors, qui pouvait rester impassible lorsque Freud sembla soudain plonger vers les origines ? Soudain, il sortit du conscient pour pénétrer dans l’inconscient, du connu vers le nulle part, tel un explorateur hors pair. Il traversa droit le mur du sommeil, et nous l’entendîmes rugir dans la caverne des rêves. L’impénétrable n’est pas impénétrable, l’inconscient n’est pas le néant. L’inconscient est le sommeil, ce mur d’obscurité qui limite notre existence diurne. On se heurte au mur, et voici que le mur n’est pas là. Il est l’immense obscurité de la bouche d’une caverne, la caverne de l’obscurité primordiale, d’où jaillit le flux de conscience.
Le cœur gonflé, nous avons regardé Freud disparaître dans la caverne d’obscurité, qui pour nous est sommeil et inconscience, obscurité d’où se forme l’écume de toute notre conscience diurne. Il faisait route vers les origines. Nous regardions sa chandelle d’idéal vaciller et s’amenuiser. Puis nous avons attendu, comme les hommes savent attendre, espérant toujours la merveille des merveilles. Il revint avec des rêves à vendre.
Mais, doux ciel, quelle marchandise ! Quels rêves, mon cher ! Que trouvait-on dans la caverne ? Hélas, pourquoi y avoir jeté un œil ! Rien d’autre que l’énorme serpent visqueux du sexe, des tas d’excréments, ainsi qu’une myriade de petites horreurs répugnantes, rejetons du mélange du sexe et des excréments.
Est-ce bien vrai ? L’insondable inconnu du sommeil ne contient-il rien d’autre ? Nul petit être subtil et charmant dans les régions primordiales de notre être ? Aucun ! Imaginez l’horreur indicible des refoulements que Freud a introduits dans notre maison : refoulements bâillonnés, enchaînés, maniaques, complexes sexuels, inhibitions fécales, monstres-rêve. Nous avons essayé de les rejeter. Mais non, ils étaient là, irréfutables. Telles sont les choses effroyables qui dévoraient notre âme et provoquaient nos incurables névroses.
Nous avions déjà senti que, peut-être, quelque chose n’allait pas en nous, mais nous n’avions jamais imaginé que ce fût si grave. Cependant, au nom de la guérison et de la médecine, nous étions prêts à tout accepter. Si tout cela n’était que le fruit d’une maladie, nous étions disposés à en passer par là. L’analyste nous promettait que l’imbroglio de complexes serait démêlé, que les obsessions s’évaporeraient, que les monstruosités se dissoudraient, se sublimeraient, une fois mises à la lumière du jour. Une fois que toutes les horreurs-rêve auraient été traduites en pleine conscience, elles se sublimeraient en – eh bien, nous ne savons pas trop quoi. Mais, en tout cas, elles se sublimeraient. Le charme d’une nouvelle expression est tel que nous avons accepté ce processus de sublimation sans autre question. Si nos complexes allaient se sublimer par leur exposition à notre pleine conscience, autant passer à l’opération sans tarder.
Ainsi, la psychanalyse se lança gaiement sur la voie de la thérapie. Mais, à l’instar d’Hippolyte,3 nous avons couru trop près du bord de la mer. Après tout, si les complexes ne sont que des anomalies pouvant être supprimées, la psychanalyse n’a guère besoin d’aller très loin. Nos propres chevaux galopaient hors de notre contrôle. Nous avons commencé à comprendre que les complexes n’étaient pas de simples anomalies : ils constituaient le stock ordinaire de l’inconscient normal. La seule anomalie, jusqu’ici, réside dans le fait de les amener à la conscience.
Cela soulève un nouveau problème. La psychanalyse, dès lors qu’elle commence à révéler la nature de l’inconscient, s’arroge le rôle de la psychologie. Ainsi, la nouvelle science de la psychologie nous informe que nos complexes ne sont pas de simples engrenages dans le mécanisme de la psyché, comme l’enseignait l’un des premiers et des plus brillants analystes, aujourd’hui tombé dans l’oubli.4 Il avait parfaitement compris que même la psyché dépend d’une certaine activité organique et mécanique, tout comme la vie dépend du mécanisme organique du corps. Le mécanisme de la psyché pouvait connaître des accrocs, certaines parties pouvaient cesser de fonctionner, de la même façon que certaines parties du corps peuvent arrêter de fonctionner. Cette interruption dans une partie du fonctionnement de la psyché donnait naissance à un complexe, tout comme l’arrêt d’un petit rouage dans une machine bloque toute une section de celle-ci. Telle fut l’origine, purement mécaniste, de la théorie des complexes. Or l’analyste constata que le complexe ne disparaissait pas nécessairement lorsqu’il était porté à la conscience. Pourquoi le ferait-il ? Le psychanalyste en conclut donc qu’il ne pouvait pas naître de l’arrêt d’un petit rouage quelconque. Car il refusait de disparaître, quel que soit le nombre de rouages psychiques que l’on remît en marche. En définitive, un complexe ne pouvait plus être considéré comme le simple produit d’une inhibition.
Mais voici le nouveau problème : si un complexe n’est pas causé par l’inhibition d’une quelconque impulsion-sexuelle prétendument normale, par quoi diable est-il donc causé ? Manifestement, il refuse de se sublimer – ou de disparaître lorsqu’on l’expose et le sonde. Il refuse de répondre aux sollicitations d’une impulsion-sexuelle normale. Vous pouvez lever toutes les inhibitions possibles du désir sexuel normal, vous ne supprimerez pas pour autant le complexe. Tout ce que vous aurez fait, c’est rendre conscient un désir qui jusque-là était inconscient.
Tel est le dilemme moral de la psychanalyse. L’analyste s’était mis en devoir de guérir l’humanité névrosée en supprimant la cause de la névrose. Il découvre que celle-ci réside dans quelque désir sexuel inavoué. Après tout ce qu’il a dit de l’inhibition de la sexualité normale, il finit par reconnaître qu’à la racine de presque toute névrose gît un appétit-incestuel – et que cet appétit-incestuel n’est nullement le produit de l’inhibition d’un désir sexuel normal. Voyez maintenant le dilemme – il est effrayant. Si cet appétit-incestuel n’est pas l’aboutissement d’une inhibition du désir normal, s’il existe réellement et refuse de céder devant toute critique, que faut-il faire alors ? L’accepter comme un aspect normal de la manifestation-sexuelle ?
Voici un problème que la psychanalyse est parfaitement prête à affronter. Entre eux, les analystes sont obligés de reconnaître que l’appétit-incestuel fait partie de la sexualité normale de l’homme, normale mais refoulée, par crainte morale et peut-être biologique. Mais dès que l’on accepte l’appétit-incestuel comme une composante de la sexualité normale, il faut alors supprimer tout refoulement de l’inceste lui-même. Il faut en fait admettre l’inceste, tout comme on admet aujourd’hui le mariage sexuel, presque comme un devoir. Car il s’ensuit enfin que la névrose n’est pas le résultat de l’inhibition de la sexualité dite normale, mais de l’inhibition de l’appétit-incestuel. Toute inhibition est donc erronée, puisqu’elle provoque inévitablement, en fin de compte, névrose et folie. Ainsi, l’inhibition de l’appétit-incestuel est erronée, et cette erreur est la cause de pratiquement toutes les névroses et folies modernes.
La psychanalyse n’énoncera jamais ouvertement cette conclusion. Mais c’est à cette conclusion que tout analyste doit, bon gré mal gré, consciemment ou inconsciemment, conduire son patient.
Trigant Burrow affirme que l’inconscient de Sigmund Freud ne représente en réalité que notre conception consciente de la vie sexuelle, telle qu’elle existe à l’état de refoulement. Ainsi, l’inconscient freudien revient pratiquement à n’être rien d’autre que l’ensemble de nos impulsions incestueuses refoulées. Burrow ajoute que c’est la connaissance du sexe qui constitue le péché, et non le sexe lui-même. C’est lorsque l’esprit se met à considérer et à connaître les grandes fonctions et émotions affectivo-passionnelles que le péché apparaît. Adam et Ève ont chuté, non parce qu’ils étaient des êtres sexués, ni même parce qu’ils auraient accompli l’acte sexuel, mais parce qu’ils devinrent conscients de leur sexualité et de la possibilité de cet acte. Lorsque le sexe devint pour eux un objet mental – c’est-à-dire lorsqu’ils découvrirent qu’ils pouvaient délibérément s’engager dans l’activité sexuelle, en jouir et même la provoquer en eux-mêmes – alors ils furent maudits et chassés de l’Éden. C’est alors que l’homme devint responsable de lui-même, et entra dans sa propre destinée.
Ces deux affirmations de Trigant Burrow nous paraissent remarquablement justes. Mais devons-nous inévitablement en tirer la même conclusion que la psychanalyse ? Parce que nous découvrons dans l’inconscient la substance refoulée de notre appétit-incestuel, et parce que la prise de conscience du désir – l’élévation d’un certain désir au rang d’objet mental – introduit le motif du péché (le désir lui-même demeurant au-delà de toute critique ou de tout jugement moral) devons-nous pour autant accepter l’appétit-incestuel comme une part de notre désir naturel et entreprendre de le mettre en pratique, comme s’il constituait en tout cas un mal moindre que la névrose et la folie ?
C’est là toute la question. Cependant, s’il y a une chose que la psychanalyse, de bout en bout, n’est pas parvenue à déterminer, c’est bien la nature de l’inconscient primordial chez l’homme. L’appétit-incestuel est-il, ou non, inhérent à la psyché primordiale ? Lorsque Adam et Ève prirent conscience de leur propre sexualité, ils prirent conscience de ce qui, en eux, était primordial et précédait toute connaissance. Mais lorsque l’analyste découvre le ressort incestuel dans l’inconscient, il ne découvre sûrement rien d’autre qu’une formulation de l’idée refoulée que l’humanité se fait du sexe. Il ne s’agit même pas d’une conscience-sexuelle supprimée, mais refoulée. Autrement dit, il n’y a là rien de primordial ni d’antérieur à la conscience mentale. C’est en réalité le ressort ultérieur de cette conscience mentale. Autrement dit, l’appétit-incestuel est propagé dans l’inconscient primordial par le mental lui-même, fût-ce inconsciemment. La conscience mentale agit comme un incube et comme le procréateur de ses propres horreurs, à la fois délibérément et inconsciemment. Et le ressort incestuel n’est pas, à l’origine, une impulsion primordiale : il constitue une extension logique de l’idée déjà existante de sexe et d’amour. Autrement dit, la conscience mentale transfère l’idée d’inceste dans la psyché affectivo-passionnelle et la maintient là comme un ressort refoulé.
Tout ceci n’est, pour l’instant, qu’une simple affirmation. Elle ne pourra être établie tant que nous n’aurons pas déterminé la nature du véritable inconscient primordial, d’où jaillissent toutes nos impulsions authentiques – chose fort différente de ce sac d’horreurs que les psychanalystes voudraient nous faire prendre pour la source de tout ressort. L’inconscient freudien est la cave dans laquelle la conscience mentale entasse sa propre engeance bâtarde. Le véritable inconscient, lui, est la source vive, la fontaine originelle d’où jaillit tout ressort réel. La sexualité dont Adam et Ève prirent conscience provenait du Dieu même qui leur avait ordonné de ne pas en prendre conscience – elle n’était pas une engeance produite par propagation secondaire à partir de la conscience mentale elle-même.
Notes
